Lieutenant DEFRASNE ; un franc-comtois défenseur de LOMME ! 

Lieutenant DEFRASNE ; un franc-comtois défenseur de LOMME ! 

19 juin 2023 0 Par Jean-Jacques Lecourt
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Lieutenant DEFRASNE

Supplément spécial au Hors-Série n° 4. Nous avons été contactés par M Alexandre Defrasne qui a découvert notre H.S. « LOMME fin mai 1940 ». Faisant des recherches sur son père ; le Lieutenant Raymond Defrasne (Photo ci-contre), il nous a confié son histoire.

Début septembre 2022, arrivant de Franche-Comté, monsieur Alexandre Defrasne accompagné de son amie, viennent dans notre belle région. Ils retracent le périple du Père de notre visiteur qui a été fait prisonnier à Lomme en mai 1940. Un pont ferroviaire concentre l’essentiel de nos échanges. En écoutant les informations données, je comprends de suite qu’il s’agit du Pont Supérieur. De plus, je lui explique que par l’intermédiaire d’un collectionneur lommois, je peux peut-être lui procurer une photo du lieu où son père a été fait prisonnier ! Naturellement, cette belle rencontre sera le début d’une enquête qui va permettre à un fils de comprendre et mieux visualiser ce que son père a vécu, sachant que ce dernier a tenu un journal très détaillé sur ses combats et sa captivité. Une occasion exceptionnelle de lui rendre hommage en partageant son témoignage d’homme et de soldat qui a influé directement, par son engagement, sur notre histoire.

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1940, à gauche M. R. DEFRASNE

Monsieur Raymond Defrasne est né le 5 avril 1904 à Seyssel, dans l’Ain. A 13 ans, il intègre les « Enfants de Troupes », dur apprentissage qui va conditionner son futur engagement dans l’armée. A 18 ans, il incorpore le 167ème Régiment d’Infanterie où il continue d’apprendre son métier de soldat. Il évolue rapidement en grade pour être nommé Adjudant le 20 avril 1931. Il est affecté au 106ème RI deux mois plus tard.

A cette époque l’armée se modernise et des sections de motocyclistes sont formées au sein de ce régiment et l’Adjudant Defrasne, passé Adjudant-Chef, sera promu Sous-Lieutenant et responsable d’une section de motocyclistes début mai 1940 au 106ème Régiment d’Infanterie Motorisé. Ses missions sont diverses ; notamment faire du renseignement mais aussi jalonner les itinéraires pour faciliter le déplacement des troupes. A la mi-mai, son journal nous éclaire sur les difficultés que rencontre la 12ème Division d’Infanterie Motorisée dont dépend le 106ème RIM. Ils sont en position au nord-ouest de Namur, les combats font rage, les positions se défendent chèrement ! Mais les Allemands réussissent une percée et l’encerclement est évité de justesse, c’est le début de la retraite…

A chaque manœuvre de réorganisation pour contre-attaquer, les allemands ont toujours un coup d’avance. Il nous explique au jour le jour le harcèlement des bombardements meurtriers aériens et terrestres de l’ennemi et le recul incessant des divisions françaises et anglaises ; Fleurus, Mons, Beuvrages, Hamel, Avelin, Thumeries, Phalempin, Seclin, Lille puis Haubourdin.

En tant qu’officier, il refuse l’idée de la défaite ; il est partagé entre la colère de cette déroute et toutes ces scènes d’horreurs qui lui sont insupportables.

Le 28 mai, Il est missionné pour défendre une barricade à Lomme, voici des extraits de son journal :

« A la sortie ouest de Lille, lorsqu’on se dirige sur la route d’Armentières et que l’on a franchi le canal de la Deûle on arrive à Lomme. Aucune discontinuité dans les constructions ne permet de supposer que l’on a quitté la capitale nordique ; seule la carte indique que les groupes de maisons au-delà du canal prennent le nom de Lomme. Ce n’est d’ailleurs qu’une pointe, qu’un prolongement de la grande ville débordant à l’ouest. Une voie ferrée traverse Lomme, elle franchit la route d’Armentières en passant sur un pont. L’usager de la route ou la terminologie militaire appellent cela « un passage en dessous ». C’est là que va naitre et mourir notre barricade. Lorsque nous arrivons, elle est déjà en voie de réalisation. J’y trouve un maréchal des logis et quelques hommes d’un G.R.D. et une pièce de 40 servie par deux artilleurs ; j’y amène l’appoint d’un F.M. et de cinq hommes : Brisson, Brun, Collé, Kopp, Chesnier. »

Section motos du 106ème RIM en manœuvres aux Monts de Champagne en 1938, l’Adjudant-Chef Defrasne est assis dans le panier du side-car de tête.

Le descriptif est sans ambiguïté pour un lommois, il s’agit bien du « Pont Supérieur » ! La barricade est positionnée pour empêcher toute infiltration en provenance d’Armentières. La voie ferrée représente la ligne de défense tenue par les différentes unités françaises qui essayent de se réorganiser. La nuit, les hommes essayent de se reposer à tour de rôle dans les garages des établissements SAELEN, à proximité. Le lendemain, le 29, il est missionné pour une reconnaissance en direction du Bourg :

« … le Général commandant la D.I.N.A. me fait transmettre l’ordre suivant : « Reconnaitre en direction d’Armentières où se trouve l’ennemi ». …

Je décide de faire la reconnaissance par nos trois sides. En tête un éclaireur de pointe avec le F.M., mon side en deuxième position, le troisième side auquel s’est adjoint le maréchal des logis fermera la marche… Nos trois sides roulent lentement à cent mètres de distance l’un de l’autre. Chaque tour de roue augmente l’appréhension des coups qui doivent nous surprendre. Nous les attendons d’une arme automatique traitreusement dissimulée dans ce paysage plat et calme. Il faut cependant continuer de rouler, peut-être jusqu’à ce que mort s’en suive. J’essaie de traduire les sentiments qui nous envahissent pendant que la campagne fuit à nos côtés. La peur, oui la peur m’étrangle. Je ne puis que me livrer à la fatalité qui décidera de nos destins d’ici quelques instants. J’ai les mâchoires contractées, les poings serrés sur le fût d’un mousqueton. Le but de la mission domine cependant toutes les impressions : savoir où est l’ennemi. Soudain le premier side stoppe brutalement, je m’approche de lui. Nous nous couchons sur le bord de la route. Des lisières du village des Marais, un boche agite son casque. On distingue auprès de lui une arme antichar, ses gestes n’ont apparemment rien d’hostile et interprètent plutôt une invitation à se rendre. Chesnier répond aussitôt par une rafale de F.M. puis nous sautons dans nos sides en faisant volte-face. Une mitrailleuse se dévoile alors à notre droite, une rafale entière atteint Chesnier assis dans le panier du dernier side. Nous roulons à vive allure. La mission est remplie. Les premiers éléments boches se situent au Marais à trois kilomètres à l’ouest de Lomme… »

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Photo du Pont Supérieur prise par un soldat allemand le 31 mai ou le 1 juin 1940. A l’arrière-plan, le canon évoqué par M Defrasne est encore présent.

Comment réussir à accepter cette fatalité… ! Le soldat Chesnier ne survivra pas. Il est fait mention du « village des Marais » qui est une erreur, le 29 mai, ce quartier est toujours tenu par les troupes françaises. Lors de l’embuscade, l’escouade se trouve soit au niveau de la Maison des Enfants, soit à proximité du Calvaire (ouest de Lomme), qui sont à cette époque des zones non construites et dégagées propices aux embuscades.

Dans l’après-midi de cette journée, il y aura de nombreux échanges de tirs sans gravité pour les défenseurs de la barricade. Le lendemain matin ; les allemands mettent la pression en vue d’une percée de la ligne de défense :

« …Le 30 au matin, une voiture de tourisme s’avance en direction de la barricade, on distingue bientôt les casquettes plates à jugulaire d’argent des occupants. Il serait possible de les capturer, mais à quoi bon ? Ne sommes-nous pas là pour tuer ? La voiture approche, elle est à cinquante mètres ; on en voit la firme, c’est une Mercedes rutilante, enfermant dans ses flancs luxueux quatre officiers allemands. On devine leurs larges fesses s’étalant sur les confortables banquettes. Le tireur au F.M. est en position de tir. Je commande « FEU » ! La rafale fait éclater le pare-brise. La voiture va butter contre le trottoir. Un officier boche réussit à s’échapper à travers le dédale des ruelles étroites ; trois autres sont tués. Cette petite aventure est certainement la cause du tir de riposte qui nous encadre maintenant. Nous sommes entourés, les obus éclatent au sol sans laisser de trace et sans faire de gerbe. Quelques volutes de fumée bleutée qui disparaissent aussitôt marquent épisodiquement les points de chute. Les éclats ont un effet de surface, ils giclent horizontalement et rasent le sol, malheur à celui qui n’est pas soigneusement enfoui dans la terre. Un homme du G.R.D. est tué. Les mitrailleuses se font entendre à l’autre barricade. Des rafales nous prennent de flanc, elles proviennent des bosquets de peupliers, puis peu après d’autres nous surprennent de revers, l’autre barricade a dû céder. Il faut faire front de toutes faces. Des grenades à main éclatent tout autour de nous, des boches surgissent en gueulant. Nous sommes prisonniers. Beaucoup de bruit pour notre petit détachement qui ne compte plus que six hommes valides, laissant sur le terrain un tué et transportant maintenant ses quatre blessés. Les corps des trois officiers tués dans l’auto sont à nos côtés… »

C’est ainsi que se termine la mission du Lieutenant Defrasne et le début de sa captivité. JJL

Nous tenons à remercier M. Defrasne qui nous a autorisé la publication de cet article, ainsi que M. J-P Lemoine pour l’accord de la publication de la photo du Pont Supérieur.

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Vue du Pont Supérieur en 1963, en direction du Bourg, tel que l’a connu le Lieutenant Defrasne lors des combats à Lomme. (Photo J. Bazin)
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